Argent Tic #3
Depuis mes dernières vacances, je suis fâchée avec ma tente igloo qui a au minimum trente ans. Me plier en quatre pour entrer et sortir, dormir dans le froid ou la chaleur pour économiser le prix d’un logement n’est plus en accord avec mon corps.
Trouver des solutions avec trois francs et six sous, couper les cheveux en quatre, vivre la créativité du manque, autrement appelée « débrouillardise », ça suffit. Ce défi s’arrête maintenant. Mon corps de quinquagénaire a rendu sa décision. Stop.
Cette tente, pour moi, c’est la solution du manque. Je ne l’utilisais que quand je ne pouvais pas me permettre de payer un logement sur un lieu de vacances. Je ne ressentais pas la peur de ne pas avoir assez, car j’avais une solution. Cependant, ce n’est pas par amour du camping : c’est bel et bien cette peur qui la sous-tendait, tapie et profondément enracinée dans les méandres inconscients.
Cette peur ancienne, c’est celle qui nous susurre à l’oreille de « garder au cas où » et qui nous fait accumuler. Celle qui nous enjoint de « nous serrer la ceinture et d’économiser » plutôt que de « vivre comme une cigale tout l’été ». Cette peur-là, elle sait très bien feindre la sagesse pendant des décennies.
C’est notre point de départ pour ce troisième épisode : non plus qui vous a parlé d’argent, ni ce que cette personne vous a dit, mais comment elle vous l’a dit. La température de ces mots, avec ce qu’ils ont déposé dans votre corps avant même que vous ayez pu y réfléchir.
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Après le QUI et le QUOI : le COMMENT
Dans Argent Tic #1, je vous proposais de retrouver qui vous avait éduquée en matière d’argent.
Dans Argent Tic #2, je vous incitais à récupérer ce que l’on vous a dit « de » et « sur » l’argent (les formules, les sentences, les silences éloquents).
Aujourd’hui, on creuse un niveau plus bas.
Parce que le COMMENT est plus formateur que le QUOI.
Une phrase dite dans l’angoisse s’imprime différemment d’une phrase dite dans la sérénité. Un livre de comptes refermé sèchement avant qu’on ait pu y jeter un œil dit quelque chose d’essentiel, non pas sur l’argent, mais sur la relation à l’argent.
L’anxiété perceptible dans une voix.
Le malaise physique quand le sujet surgissait à table.
L’atmosphère de danger discret qui flottait dès que les fins de mois approchaient.
Ce n’est pas le message verbal qui a le plus marqué. C’est le climat dans lequel il a été transmis. Ne jamais négliger l’importance du contexte.
Ces signaux non-verbaux ont codé notre rapport à l’argent bien avant que nous soyons en mesure de les questionner. Ils forment ce qu’on pourrait appeler un « inconscient financier » : une dynamite émotionnelle automatique qui se déclenche chaque fois que l’argent entre dans l’équation. C’est précisément ce réflexe qui explique que la réactivité émotionnelle soit si vive quand on ouvre le sujet. Le contexte a installé un conditionnement émotionnel.
Avant de poursuivre, regardons-nous un instant en conscience.
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Un arrêt : court, mais honnête.
Avant d’aller plus loin dans l’analyse, je vous propose quelques questions. Non pas pour y répondre dans les commentaires, mais pour vous seule, honnêtement. Pour vous observer face à ce sujet, à ces réponses, à ces malaises qui montent.
Quand vous ouvrez votre compte ou application bancaire :
qu’est-ce qui se passe dans votre corps ?
est-ce la curiosité neutre de quelqu’un qui vérifie un outil,
ou une contraction, un souffle retenu, une légère nausée avant même que les chiffres s’affichent ?
Quand vous devez dire à quelqu’un “je ne peux pas me le permettre” :
que ressentez-vous ?
De la honte ?
De la colère ?
Un sentiment d’injustice ?
Ou rien, parce que vous avez appris à ne pas vous poser la question ?
Quand une rentrée d’argent imprévue arrive :
qu’est-ce qui monte en premier ?
la joie,
le soulagement de boucher un imprévu,
ou l’inquiétude de devoir déjà décider comment la gérer pour ne pas la perdre ?
Vous privez-vous par précaution ou par réflexe, de choses que vous pourriez financer sans que la situation l’exige vraiment ? Dépensez-vous au contraire quand vous êtes stressée (dans un restaurant, du shopping-coiffure-manucure, au casino, dans un voyage, dans un loisir…) ? Pour reprendre le contrôle ou vous prouver que vous pouvez ?
Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles pointent vers la texture émotionnelle réelle de votre relation à l’argent. Pas telle que vous aimeriez qu’elle soit, telle qu’elle fonctionne. Ce qui remonte mérite d’être noté, vous en aurez besoin pour plus tard.
Ces réponses, quelles qu’elles soient, pointent vers la même réalité : notre relation à l’argent est avant tout émotionnelle. Vous avez peut-être noté quelque chose : vos réponses oscillent. Entre la privation et la dépense. Entre la retenue et le lâcher-prise. Entre la peur de manquer et l’envie d’en finir avec cette peur. Ces oscillations sont l’expression concrète d’un mécanisme bien plus vaste que Kiyosaki a identifié et nommé : deux émotions qui, à elles seules, gouvernent la quasi-totalité de nos comportements financiers.
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La peur et le désir — les deux moteurs selon Kiyosaki
Dans Père Riche, Père Pauvre, Robert Kiyosaki identifie deux émotions fondamentales qui gouvernent la relation de la plupart des gens à l’argent : la peur et le désir. Il ne les décrit pas comme de simples tendances psychologiques, mais comme des forces actives qui maintiennent des millions de personnes dans « la foire d’empoigne » dont elles ne sortent pas.
La peur d’abord.
Peur du manque, peur de ne pas avoir assez, peur de perdre ce qu’on a. Elle ne ressemble pas toujours à ce qu’on imagine. Elle ne se présente pas nécessairement comme une panique ouverte. Elle sait se déguiser en prudence, en sagesse, en responsabilité. Elle dit : garde. Elle dit : serre. Elle dit : ne dépense pas ce que tu pourrais conserver. Elle produit la tente igloo de trente ans. Elle produit le compte d’épargne qu’on n’ose pas toucher même quand on en aurait besoin. Elle produit aussi, paradoxalement, le sur-travail — travailler toujours plus pour s’assurer que le manque ne reviendra pas, sans jamais atteindre le seuil à partir duquel on se sentirait vraiment en sécurité. Ce seuil n’existe pas dans la logique de la peur. Elle déplace toujours le curseur un peu plus loin.
Le désir ensuite.
Il se présente comme l’opposé de la peur, mais il en est souvent la face cachée. C’est lui qui pousse à dépenser quand on reçoit de l’argent — acheter quelque chose qu’on voulait depuis longtemps, se récompenser, prouver qu’on n’est plus dans le manque. Le désir dit : maintenant tu peux. Il dit : tu le mérites. Il dit : si tu as ça, tu seras enfin libre, enfin à l’abri, enfin quelqu’un. Il ment, évidemment. La dépense satisfait momentanément, puis la peur revient — “et maintenant que j’ai dépensé, qu’est-ce qu’il reste ?” — et le cycle recommence.
Ce mécanisme ne s’installe pas à l’âge adulte par hasard. Il trouve ses racines exactement là où nous avons commencé : dans le COMMENT. Dans le climat émotionnel dans lequel l’argent nous a été présenté pour la première fois.
Kiyosaki observe que ces deux émotions alternent de façon prévisible. Une rentrée d’argent déclenche d’abord le soulagement : la peur recule. Puis le désir ouvre de nouvelles dépenses, ou crée de nouveaux besoins, qui convoquent une nouvelle peur. Le niveau de vie peut augmenter, le sentiment de sécurité, lui, ne suit pas. On court toujours. J’ai envie de dire : comme « on court après l’amour ». C’est ce cycle infernal qui, selon lui, nous mène à travailler POUR l’argent.
La bonne nouvelle — si on peut appeler ça ainsi — c’est que ce qu’on a appris peut se désapprendre. Pas facilement. Pas vite. Mais consciemment.
Mais si Kiyosaki parle à l’individu, la peur et le désir ne sont pas nées dans le vide. Elles s’inscrivent aussi dans un système bien plus large que notre seul parcours familial.
Mark Boyle, économiste et activiste irlandais, a choisi de le montrer de façon radicale : il a passé une année entière sans utiliser un seul centime. Dans L’homme sans argent, il part d’un constat historique : avant l’avènement de la monnaie, c’est le groupe — l’entraide, le troc, la coopération — qui créait la sécurité. Aujourd’hui, cette fonction a été transférée à l’argent. L’argent a remplacé le lien. Et en remplaçant le lien, il a remplacé la confiance collective par la compétition individuelle.
Ce glissement a une conséquence directe : si l’argent est devenu la condition de la sécurité, alors en manquer ne signifie plus seulement vivre une difficulté financière. Cela signifie être exclu du filet de sécurité lui-même. C’est là que les émotions deviennent si intenses : elles réveillent notre cerveau archaïque en répondant à une menace de survie perçue comme existentielle.
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Anxiété, honte, culpabilité et évitement
Ce conditionnement systémique, chacune le porte à sa façon.
Mais quatre émotions, souvent entremêlées, reviennent de façon récurrente.
L’anxiété d’abord. Elle n’est pas forcément liée à une situation précise, comme une facture, un découvert, une rentrée insuffisante, mais instille une présence diffuse, un fond de vigilance financière qui ne s’éteint jamais vraiment. On vérifie son compte plusieurs fois par jour sans savoir pourquoi. Une dépense anodine laisse un arrière-goût d’inquiétude. C’est l’anxiété qui veille, même quand il n’y a rien à surveiller.
La honte ensuite. Elle est peut-être la plus silencieuse et la plus dévastatrice. La honte de ne pas avoir assez, de ne pas savoir gérer, d’en être encore là où on est. Elle transforme une situation difficile en jugement de valeur sur soi. Ce n’est plus « je traverse une période difficile », c’est « je suis quelqu’un qui ne s’en sort pas ». La nuance est immense. Et contrairement à l’anxiété, la honte ne pousse pas à agir. Elle paralyse.
La culpabilité suit un chemin différent. Elle se loge dans chaque dépense, même les plus nécessaires. « Ai-je le droit de m’acheter ça ? Aurais-je dû épargner ? Est-ce que je mérite ce confort ? » Elle est la petite voix comptable qui vérifie, calcule, juge. Elle épuise parce qu’elle ne se repose jamais.
L’évitement, enfin. Il est la réponse logique aux trois précédentes : si ouvrir son compte génère de l’anxiété, si regarder sa situation produit de la honte, si chaque décision financière convoque la culpabilité, alors ne pas regarder devient la stratégie de survie. Les mails de la banque sans réponse. Les décisions reportées. Les papiers qui s’accumulent. L’évitement protège à court terme. Il aggrave, à long terme, exactement ce qu’il cherchait à éviter.
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Ce qui peut changer la donne
Ces deux auteurs, aussi opposés qu’ils soient dans leur démarche, soutiennent que l’argent ne travaille plus pour nous, mais que nous travaillons pour lui : « ce sont les milliards de contribuables qui travaillent pour l’argent qui subventionnent un système qui implose[1] ».
Deux hommes, deux livres, deux visions du monde radicalement opposées.
Kiyosaki nous intime d’apprendre et de comprendre comment fonctionne l’argent, de le mettre à notre service, et de construire notre liberté financière. Le modèle est efficace. Il est aussi profondément ancré dans une logique capitaliste qui, poussée à son terme, produit exactement les inégalités et les destructions écologiques que Boyle dénonce.
Boyle nous démontre qu’il est possible de sortir du système, de revenir à l’échange humain direct, et retrouver le lien de sécurité que l’argent a remplacé. Le geste est cohérent. Il demande un renoncement au confort matériel que peu d’entre nous sont prêts à assumer — et qu’on ne devrait pas être obligées d’assumer pour vivre dignement.
Aucun de ces deux modèles ne me convient tel quel. Je l’ai déjà dit. Ils sont trop radicaux chacun dans leur direction. La question devient alors : existe-t-il une voie du milieu, et à quel prix ? Mais avant même de chercher cette voie, il y a un préalable indispensable : libérer l’espace mental nécessaire pour la trouver.
Tant que les émotions occupent cet espace (peur du manque, peur de regarder, peur de ce qu’on va découvrir), il n’y a pas de place pour penser autrement. La peur et le désir sont gourmands. Ils consomment exactement l’énergie dont on aurait besoin pour voir les choses différemment, pour sortir de l’automatisme, pour faire travailler son cerveau plutôt que de les laisser nous ballotter à leur gré.
Maîtriser ses émotions est donc le premier mouvement. Face à l’argent, nous devons apprendre à les voir clairement pour ce qu’elles sont, sans les nier ou les étouffer.
Ce mouvement est inconfortable parce qu’il demande de regarder précisément ce qu’on évite depuis longtemps. Il est plus facile de faire l’autruche. De ne pas ouvrir le mail. De reporter la décision. De dépenser pour ne plus penser à la peur. Sauf que l’autruche ne change rien à ce qui se passe pendant qu’elle a la tête dans le sable.
Rien n’est pire que l’ignorance. Si ! La complaisance dans l’ignorance. Sans éducation, pas d’esprit critique. Et sans esprit critique, vous gobez tout ce que vous servent les campagnes publicitaires, médiatiques et politiques qui inondent nos yeux et nos oreilles.
Impossible de créer du nouveau sans connaître préalablement les bases d’un sujet. Impossible d’acquérir de nouvelles connaissances si notre espace mental est débordé par nos émotions.
Alors êtes-vous prête à regarder ? Êtes-vous prête à regarder votre ignorance financière en face ? Êtes-vous prête à traverser l’inconfort de ce qui remonte ? Et à prendre le temps de vous éduquer sur un sujet qui déclenche des réactions si fortes, malgré tout ce qui résiste en vous ?
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Affaire à suivre
Cette série n’est pas un guide financier. Je ne suis ni conseillère en gestion de patrimoine, ni coach en développement financier. Ce que je cherche — pour moi en même temps que pour vous — c’est quelque chose de plus fondamental : mettre en conscience ce qui fonctionne en automatique depuis trop longtemps. On ne change pas une relation à l’argent en lisant des conseils d’optimisation, mais en regardant d’abord ce qu’elle est réellement. Avec l’honnêteté un peu inconfortable que ça demande.
Pour approfondir ces questions, j’ai commandé deux autres livres sur le sujet : Le quadrant Cash Flow de Robert Kiyosaki et La psychologie de l’argent de Morgan Housel.
Je continue à creuser, même si ça me bouscule aussi.
Argent-Tic #4 suivra.
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Artemis Richards
Digne et debout, malgré tout.
Catégorie : Fractures Lucides
artemisrichards.com
Ici, je nomme ce qui est. Pour tenir debout et créer malgré tout.
Ces chroniques sont pour celles qui refusent de faire semblant.
Si ce texte vous a parlé, envoyez-le à une personne qui en a besoin.
Ce texte fait écho à un autre. Dans Précarité organisée, j’explore comment la difficulté financière n’est pas un accident individuel mais une construction collective — et pourquoi s’en rendre compte change tout.
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[1] L’homme sans argent, Mark Boyle, Editions Les Arènes, 2014, p.18




Belle invitation à l'introspection sur un sujet au combien délicat.
Je pensais connaître mon rapport à l'argent et les questions posées m'ont parues faciles à répondre. Puis j'ai lu le reste du texte et je me suis dis "ah ben au final je ne suis plus si sûr que ça...".
Oh je comprends. Cette matière nous réserve des mannes de surprises...
Merci pour ton commentaire.