Argent Tic #1
J’adore parler des sujets tabous : la mort, le sexe, le pouvoir, l’argent et la mystique.
Vous savez, ces sujets qui mettent les gens mal à l’aise. Ces sujets avec lesquels il est tellement difficile de ne pas tomber dans des discours enflammés qui s’arrêtent sur des séparations, plutôt que d’être posé sur la table et simplement discuté. Pourquoi sont-ils enflammés ? Parce qu’ils nous font vivre des émotions intenses, très intenses que nous ne parvenons pas à gérer, à maîtriser.
Un samedi soir sur la terre
Samedi soir, je suis allée à la soirée de la sortie officielle du livre Présomption de Culpabilité édité par Courgette Éditions. Présomption de Culpabilité est un recueil de dix nouvelles, écrites par dix mamans sur la violence, la domination, la précarité et l’injustice de la justice. Même si je suis maman orpheline et non maman solo, je fus fille d’une maman solo pendant mon adolescence. Dans Debout sur mes ruines, j’expliquais que je devais resquiller le bus pour aller à l’école parce que ma mère ne me donnait pas l’argent pour le payer. J’avais treize ans, et je savais déjà ce qu’était la précarité, même si elle n’était pas nommée. Les difficultés que les dix autrices dépeignaient étaient similaires, elles n’ont pas pris une ride en quarante ans. D’abord, l’argent pour la survie : un logement digne, de la nourriture, de bons soins. Puis l’argent pour se défendre avec de bons avocats, mais de l’argent aussi pour avoir ou garder son travail (une voiture personnelle est souvent un critère dans les offres d’emploi). Mais il y a aussi l’argent pour la mise en place d’une bonne logistique, avec des garderies, du baby-sitting, ou des activités. Même si les lignes bougent au niveau législatif, les écueils sont encore trop nombreux pour ne pas être traumatiques.
Dernièrement, Cindy Vandermeulen, créatrice de Courgette Éditions, me disait qu’une des autrices qu’elle a publiée, Tessy Oudèna se retrouvait à nouveau dans la rue. En 2023, Tessy a écrit Mon nom de rue est personne dans lequel des fragments poétiques illustrent quinze ans de vie dans la rue, sa fierté d’en être sortie et de ne jamais être tombée dans l’alcool et la drogue.
Pour ma part, je n’ai jamais vécu dans la rue, même si c’est la troisième fois que je n’ai plus de logement par manque d’argent. Je suis hébergée, et même si la situation est inconfortable, je ne dois pas rester en alerte constante pour ma sécurité physique, passer mon temps à chercher pour me laver, pour manger, et rester dehors par tous les temps. Parce que je suis hébergée, il m’est possible de me projeter dans des projets, et d’avancer, un jour après l’autre, dans leur réalisation. L’Odyssée d’une femme sauvage en est le meilleur exemple. Si je vivais dans la rue, il n’y aurait aucune chance pour que j’arrive à vous écrire en ce moment. Aucune chance pour que je réalise quoi que ce soit comme projet.
Qu’on le veuille ou non, même si la débrouille est un art des pauvres et des précaires, à bien y regarder, finalement tout est une question d’argent.
Pourtant, la seule phrase qu’on ait entendue est que pour « gagner » de l’argent, il suffisait de travailler. Et que si nous voulions un bon salaire, alors il nous fallait un bon diplôme. Ceci n’est plus vrai aujourd’hui. En plus, ce n’est pas le boulot qui fait qu’on s’en sort. Celles qui ont été licenciées du jour au lendemain le savent bien.
Éducation financière
Il est temps que nous en parlions ouvertement. Il est temps que nous revoyons nos copies en arrêtant de dire que « l’argent n’est pas important », que « nous ne faisons pas les choses pour l’argent », que « parler d’argent est grossier », « vulgaire pour une femme », etc. Force est de reconnaître que nous avons été éduquées et conditionnées à ce que l’argent n’existe pas dans nos champs de vision, exception faite d’un job salarié…précaire.
Regardez autour de vous. Le nombre de femmes talentueuses, qui se démènent, sans emploi, ou lancées à leur compte, qui travaillent seules comme des acharnées, et qui, pourtant, vivent dans la précarité. Seules à porter leur activité, seules à croire que ce qu’elles font a de la valeur, seules à construire quelque chose dans un silence que personne ne remarque. Seules aussi face à leurs doutes devant ce qui semble être une incompétence à générer suffisamment d’argent pour vivre dignement. Des photographes, des graphistes, des webdesigners, des enseignantes, des infirmières, des éditrices, des assistantes sociales, toutes travaillent, participent à prendre soin ou à apporter de la beauté dans ce monde. Il est temps que nous soyons reconnues comme les êtres talentueux, ardents et méritants que nous sommes par ce moyen qu’est l’argent.
Et ce n’est pas un hasard. Regardez quel soin nous mettons à ne jamais dire exactement ce que nous avons comme montant pour vivre un mois. C’est le résultat logique d’un système ET d’un conditionnement qui nous a appris que l’argent et l’ambition étaient des territoires qui ne nous appartenaient pas.
De la même manière que j’ai écrit la série « Mes Refuges », je vais entamer une série intitulée « Argent Tic » sur l’argent. Ces réflexions seront basées sur deux livres diamétralement opposés.
Le premier s’intitule « L’homme sans argent*» de Mark Boyle, édité par Les Arènes. Le second porte le titre de « Père riche, père pauvre*», best-seller de Robert Kiyosaki depuis vingt ans, édité par Les éditions Un monde différent.
D’un côté, Mark Boyle, économiste de formation, décide de vivre une année sans argent du tout. De l’autre, Robert Kiyosaki, capitaliste assumé, nous livre deux éducations distinctes reçues de son père professeur qui tira le diable par la queue chaque mois et du père de son meilleur ami, self-made-man qui construisit un empire financier.
Ni l’un ni l’autre ne ressemble à ma vie. Ni à la vôtre, très probablement. Même si j’ai l’utopie de Mark Boyle, je n’ai pas la force de tenter son expérience. Sans compter qu’il avait, lui, une caravane, et que c’était un choix de sa part.
Parler d’argent nous divise, nous fait rougir, de honte ou de soulagement. Mais nous sommes trop nombreuses dans cette situation et ce n’est pas normal. Et j’en ai marre, mais vraiment marre de voir tant de femmes vivre dans la pauvreté et la précarité. Il est temps que cela cesse. Nous devons nous éduquer sur ce sujet et apprendre comment faire de l’argent.
Nous n’avons aucune éducation, aucune connaissance sur la capacité de créer de l’argent. Nous croyons que la seule possibilité est d’être salariée ou indépendante pour s’en sortir. Or ces statuts ne sont en rien un gage de non précarité, autre chose se cache derrière.
Aujourd’hui, j’ai juste envie de vous demander : qui vous a parlé d’argent ? Qui vous a éduqué sur ce sujet ? Moi, la réponse est : personne. Et vous ?
Artemis Richards
Digne et debout, malgré tout.
Catégorie : Fractures Lucides
artemisrichards.com
Ici, je nomme ce qui est.
Pour tenir debout et créer malgré tout.
Ces chroniques sont pour celles qui refusent de faire semblant.
Chaque semaine, deux textes.
Si ce texte vous a parlé, envoyez-le à une personne qui en a besoin.
Ce texte fait écho à un autre : Paradoxe à deux pattes.
Réservé aux abonnées.
* Ce texte contient des liens d’affiliation. Si vous achetez via ces liens, je touche une petite commission sans surcoût pour vous. Cela m’aide à continuer d’écrire.



