L'héritage des nullipares
Nullipare.
Je déteste ce mot. Dans son étymologie, c’est un terme médical et scientifique ; il vient du latin nullus, « aucun » et parere, « enfanter » et désigne une femme n’ayant jamais accouché. Pourtant, ce mot présente encore un glissement sémantique notable. En effet, il a acquis une connotation péjorative parce que « la norme sociale valorise la maternité comme élément central de la féminité »[1].
Pour mai, j’avais déjà prévu dans mon calendrier éditorial de vous écrire sur la transmission. Le 25 avril, j’ai reçu le texte « Des héroïnes au printemps » de Victoire Tuaillon (publié ici, sur Substack). Il renforçait mon envie de rédiger sur ce sujet en lien avec la maternité. Ensuite, j’ai reçu et lu son article « Comment réparer sa relation avec sa mère (si on en a envie) » qui m’a inspiré les mots qui suivent. Merci Victoire !
S’il y a bien un enseignement que je retiens de mon deuil de la maternité, c’est que la transmission et l’éducation ne sont pas réservées à la parentalité. Dans « La Maman qui n’avait pas d’enfant », je soulève le fait qu’il y a autant de façons de vivre son côté maternel qu’il y a de femmes sur terre. Certes, vivre une grossesse, un accouchement et devenir parent ne sera jamais comparable à une vie sans enfant. Néanmoins, ce n’est pas pour cela que les humains sans enfant ne sont pas de bons éducateurs.
D’ailleurs, le premier besoin d’un enfant, n’est-il pas d’être accueilli dans l’amour d’un couple, quel que soit son genre ?
À mon sens, les adultes sans enfant sont tout aussi légitimes que des parents biologiques car ils se saisissent de sujets que les parents ne voient plus, leur nouveau statut les privant du temps, de la curiosité ou de l’énergie nécessaires à y consacrer.
Les deux articles de Victoire en sont un bel exemple. Dans « Des héroïnes au printemps », elle décrit la peur d’être jugée futile pour la vie qu’elle mène, et le fait qu’elle peut la mener précisément parce qu’elle a choisi de ne pas devenir mère, un choix avec lequel elle reste ambivalente. Ce passage m’offrit une autorisation que Victoire ne soupçonne pas.
Elle soutient une légitimité que, peut-être, je ne m’accordais pas encore, celle de laisser mon ado rebelle vivre en moi sereinement. Elle m’encourage en me transmettant de la motivation et du courage. Elle m’éduque en citant d’autres femmes inspirantes. Elle me relie en me parlant comme si j’étais une amie de longue date. Elle me nourrit en partageant ses réflexions, ses questionnements, ses doutes, ses peurs et ses victoires. Si ça, ce n’est pas exercer sa fibre maternelle et maternante, au sens commun, alors je ne sais pas ce que c’est.
Même si ces dimensions ne sont plus exclusivement réservées aux femmes, éduquer, nourrir, soutenir, motiver, encourager, restent des verbes associés à la maternité. Et Victoire le fait avec brio à travers les mots.
Ce qu’elle m’a transmis est réel. Victoire n’est pas un cas isolé. Toutes les femmes qui écrivent, créent et partagent le font sans s’en rendre compte. Ce legs circule bien au-delà des liens du sang. Car les mots sont nos enfants à nous, nos vecteurs d’héritage.
Pour comprendre pourquoi des femmes sans enfant perpétuent autant, voire plus dans certains territoires, il faut regarder comment la transmission fonctionne vraiment, à tous ses niveaux.
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Les niveaux de transmission
Bien sûr, la transmission est biologique. Nathalie Zammateo, docteur en sciences, a étudié l’ADN et l’expression des gènes. Dans son livre « L’impact des émotions sur l’ADN », elle nous explique par l’épigénétique[2] comment les émotions (et particulièrement le stress et les traumatismes) impactent les gènes de notre ADN, et cite Candace Pert et son ouvrage « Les molécules de l’émotion » pour nous partager que « les émotions sont le lien entre le corps et la pensée. La pensée ne domine pas le corps, elle EST notre corps, nos cellules s’occupant de traduire les informations de la pensée en réalité physique ». Changer d’environnement et vivre de nouvelles émotions constituent l’un des facteurs de la réversibilité des étiquettes épigénétiques pour revenir à l’état initial de l’ADN.
Ensuite, la transmission est aussi comportementale et s’apprend d’abord par mimétisme. L’enfant imite les parents et les référents de l’entourage proche. Il absorbe aussi tous les non-dits, les secrets, les émotions retenues, c’est une éponge réceptrice.
Puis, elle a une dimension culturelle. Elle s’effectue dans tous les mots, les gestes et les relations que nous partageons, qu’elles soient proches ou lointaines. Parce que les mots résonnent. Ils nous touchent quand nous nous rencontrons nous-mêmes dans le texte d’une autre. Ils réveillent une vibration, une reconnaissance d’un vécu. Ils illuminent une compréhension qui nous avait échappé. Ils apaisent une douleur vécue dans la solitude. Ils nous relient à nos pairs par identification.
Enfin, la transmission est en partie consciente et inconsciente. La partie consciente se situe au niveau du message spontané ou réfléchi que nous avons envie de partager dans nos écrits. Le niveau inconscient, lui, ne se réfléchit pas. Il est au-delà de l’auteur.
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Dans les témoignages reçus pour le conte, j’ai constaté cette transmission inconsciente après coup. Découvrir dans le commentaire d’une lectrice qu’elle sent « la plume d’une authentique conteuse, de celles qui autrefois distillaient la sagesse au travers de leurs récits », lire que « l’histoire va bien au-delà du titre », qu’une rencontre a « allégé le poids d’une infertilité », et constater que des hommes témoignent aussi sur un récit concernant plus les femmes, m’a saisie d’étonnement. Savoir que « le livre résonne encore après la lecture » et qu’il « sera réouvert comme ceux d’autres grands noms », me transporte de joie. Mais surtout, ces témoignages me confortent dans l’idée qu’être « maman » va bien au-delà de la biologie, et qu’être « maman » d’abord pour son propre enfant intérieur était la base absolue pour transmettre une telle histoire. Si le conte incarne la posture « maman », l’Odyssée se construit délibérément dans la posture « mère ».
Notons cependant la distinction nette qui existe entre « être maman » et « être mère ». Pour illustrer cette différence, j’aime recourir à l’analyse transactionnelle selon Eric Berne. Dans sa théorie existent deux fonctions parentales importantes.
Le « Parent Nourricier » correspond à la fonction de « maman » ou « papa ». C’est la posture chaleureuse, protectrice et rassurante qui console, enveloppe, sécurise. De nombreuses mères biologiques restent coincées dans la seule posture de « maman », surprotectrices et fusionnelles, sans jamais oser transiter vers la fonction « mère ». Ce manque de lâcher-prise entrave l’apprentissage de la confiance et de l’autonomie de l’enfant.
Ensuite, le « Parent Normatif » ou « structurant », lui, correspond à la fonction « mère » ou « père ». C’est la posture qui fixe les limites, pose le cadre et permet à l’enfant d’expérimenter le monde avec des repères. Certaines mères ne savent pas habiter la posture « maman » : elles structurent, encadrent, mais ne consolent pas. L’enfant reçoit un cadre sans chaleur, grandit souvent avec le sentiment de ne pas mériter d’être aimé simplement, pour ce qu’il est, et portera une estime de soi cabossée bien au-delà de l’enfance.
Clarissa Pinkola Estès nomme aussi cette posture dans « Femmes qui courent avec les loups » : celle qui encourage, apprend les dangers de la vie et soutient les expériences tout en rassurant. Elle l’embrasse tout en poussant le petit à mettre le nez dehors.
Les femmes sans enfant, « nullipares », peuvent incarner ces deux postures : nourrir et structurer, envelopper et pousser dehors. Elles le font là où elles excellent, en créant des imaginaires.
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Et peut-être que le plus important dans la transmission est précisément de créer des imaginaires, c’est-à-dire d’ouvrir un espace mental qui n’existait pas avant. Avant la lecture d’un livre, avant de regarder un film, avant d’écouter une chanson. Cet espace permet à d’autres d’élargir leur champ des possibles en se projetant différemment. Parce que les imaginaires déterminent ce qu’on croit possible, transmettre est tout autant un acte politique que maternel.
Oui, un acte maternel parce que nous nous engageons dans la transmission. Si nous ne choisissons pas les gènes que nous recevons, nous décidons de nos lectures dont les mots nous habitent parfois des années après les avoir refermés. L’écriture du conte fut cathartique pour moi, je vous l’ai déjà dit. Quand j’ai choisi de le publier, je pensais que cela pourrait amener un peu de baume au cœur à d’autres parents orphelins et parce que trop d’enfants souffrent de leurs parents.
Politique parce que, pendant des siècles, les imaginaires des femmes ont été peuplés de mères, d’épouses et de figures sacrificielles. Nous, les nullipares, les femmes sans enfant, nous n’avons pas à nous excuser parce que nous écrivons en proposant un imaginaire alternatif, celui d’exister épanouie dans d’autres possibles. Évoquer un sujet tabou est un acte politique, particulièrement quand il s’agit de libérer le poids du secret créant une partie de la douleur.
Notre héritage vit là : quand nous éclairons de nouveaux imaginaires qui précèdent les choix d’exister autrement. Et cela dérange encore.
Il est facile d’éliminer ce qui montre une voie qui ébranle l’ordre établi : en discréditant, dénigrant, effaçant la vie des femmes qui, par choix ou non, ne porteront pas d’enfant dans leur ventre. Mais la femme sans enfant n’a pas à justifier son existence et a autant le droit d’avoir sa place dans la société. Ne pas avoir « rempli son devoir » et ne pas se morfondre dans un chagrin ad vitam aeternam ne la diminue pas en tant qu’individu ou citoyenne. Sa transmission va simplement au-delà de la biologie. Et n’est-ce pas là la plus belle éducation qui soit, celle d’élever l’autre au-dessus de lui-même ?
Donner l’autorisation d’être lucide sans culpabilité, d’oser ne pas rentrer dans des cases, d’assumer nos parcours comme autant de beautés créatrices et de les partager est ce que nous léguons, même dans la fracture.
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L’héritage EST la transmission
Plutôt que de nous voir comme des femmes « défectueuses » ou « égoïstes » comme peut parfois se juger Victoire, il est évident que notre transmission n’est pas moins réelle, durable ou nourrissante que ce que lèguent les mères biologiques. Notre héritage prend d’autres formes, parfois simplement grâce au temps consacré à être présente, à participer à un échange, puis à écrire des textes qui pourront circuler longtemps après nous, nourrir et soutenir des cœurs que nous ne rencontrerons jamais.
Aujourd’hui, grâce à la technologie, il circule plus facilement et largement, il peut enfin être reconnu et prendre pleinement sa place. De toute façon, cet héritage circulait déjà, depuis toujours. Dans les mystères d’Eleusis, « le nœud de la question était représenté par une clef cachée sur la langue, et signifiait que l’indice, la trace, pouvait être découvert dans un certain groupe de mots, ou dans des questions-clés[3] ». Parce que nous posons les questions que personne ne pose encore, nous aussi gardons ces clés vivantes. Le fond a toujours été présent, même transfiguré, galvaudé, et il y eut de tout temps des « cuentistas »[4], partout dans le monde et à toutes les époques.
Victoire et moi faisons partie de cette famille qui se relève du silence et de la boue, de cette famille laissée pour morte par ceux qui veulent dominer l’idéologie. Cette famille qui, aujourd’hui encore, renaît de ses cendres parce qu’elle nourrit « la culture qui soigne », en enfantant les mots.
Comme l’écrit Voltaire dans son « Dictionnaire philosophique » : « Ce qui touche le cœur se grave dans la mémoire. »
Et la mémoire est le réservoir de nos transmissions. Même sans arbre généalogique, les phrases conservées en nous constituent l’héritage des nullipares. Notre héritage.
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Artemis Richards
Digne et debout, malgré tout.
Catégorie : Plume Libérée
artemisrichards.com
Ici, je nomme ce qui est. Pour tenir debout et créer malgré tout.
Ces chroniques sont pour celles qui refusent de faire semblant.
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[1] Après, ce sera trop tard, roman graphique d’Anaïs Schenké, Hachette, collection Les Insolent.e.s, 2025.
[2] Science qui étudie les modifications transmissibles et réversibles de l’expression des gènes ne s’accompagnant pas de changements de la séquence des bases de l’ADN.
[3] Femmes qui courent avec les loups*, Clarissa Pinkola Estès, Grasset, 1996.
[4] Idem.



